Les femmes de l’Amazonie bolivienne s’organisent contre l’exploration pétrolière


Depuis des millénaires, le bassin amazonien du nord de la Bolivie a été habité par plus de vingt communautés Autochtones qui ont vécu avec la jungle et construit leurs maisons sur les rives des fleuves Beni et Madre de Dios. Au cours des cinq derniers siècles, ils ont subi la répression de la colonisation et les différentes pressions dues à l’exploitation et à la commercialisation des ressources naturelles ; ce fut d’abord le caoutchouc, les peaux d’animaux, puis l’or et les bois tropicaux, auxquels se sont ajoutés le pétrole, le bétail et la coca.

À travers un décret suprême d’octobre 2015, le gouvernement bolivien a étendu la frontière des hydrocarbures du pays au territoire Autochtone du peuple Cavineño. Entre 2016 et 2017, l’entreprise publique bolivienne dédiée à l’exploration et à l’exploitation du pétrole et du gaz naturel, Yacimientos Petrolifos Fiscales Bolivianos (YPFB), est entrée sur le territoire pour réaliser une étude sismique 2D. Il s’agit d’une méthode qui utilise des explosions sonores extrêmement fortes provenant de puissants canons à air pour pénétrer le fond de l’océan et détecter la taille et l’emplacement des gisements d’hydrocarbures. Seules les explosions nucléaires sont plus bruyantes que ces ondes sonores émises toutes les 10 secondes environ pendant plusieurs heures, jour après jour.

Les scientifiques ont de plus en plus de preuves que ce bruit est un polluant à l’échelle de l’écosystème, qu’il interfère avec les sons émis par les animaux et perturbe leur capacité à communiquer, qu’il fait fuir les poissons et modifie leur comportement, qu’il perturbe la migration et qu’il tue les œufs de poisson et les micro-organismes qui sont importants pour l’équilibre du bassin versant.

YPFB a mené l’enquête sans respecter les exigences minimales pour réduire son impact socio-environnemental : le consentement préalable, libre et éclairé des communautés locales. Bien que la Constitution bolivienne stipule qu’il s’agit d’une obligation pour l’État et d’un droit pour le peuple, elle n’est pas contraignante et peut être facilement enfreinte. En ignorant ce processus, YPFB a laissé les communautés locales dans l’ignorance des risques et des impacts que ses activités auraient sur leurs territoires.

Une fois de plus, l’entreprise veut pénétrer dans des zones plus spécifiques des territoires des peuples Cavineño et Tacana Cavineño pour réaliser une étude sismique 4D, ce qui préoccupe beaucoup les femmes locales. Les études sismiques ont déjà provoqué des impacts sociaux et environnementaux importants dans les communautés qui sont déjà très vulnérables au changement climatique. Comme dans le reste de la Bolivie, la communauté subit les effets du changement climatique : hausse des températures, allongement des saisons sèches et raréfaction de l’eau.

La vente de châtaignes est le principale source de revenus des femmes, mais en raison de l’augmentation des températures, les châtaignes se dessèchent et tombent avant de mûrir. Une femme de la communauté a déclaré : « Même pendant la saison des pluies, le climat est très chaud. Il atteint 38 degrés, alors qu’avant il ne dépassait pas 35, 36 degrés. Les plantations s’assèchent, les rivières s’assèchent et les petits poissons meurent. »

La principale source de nourriture des habitants de Cavineño et Tacana Cavineño est le poisson qui habite les plans d’eau sacrés de la région. En 2020, l’un des principaux lacs de la communauté s’est asséché pour la première fois et un grand nombre de poissons sont morts dans la rivière et les lacs locaux. Une femme membre de la communauté a également déclaré : « On voyait des singes, des dindons, quand on emprunte le chemin qui mène à ces communautés, mais maintenant pas un seul animal. »

Une bonne partie des activités de la vie quotidienne des femmes Autochtones de cette région tourne autour de la collecte des châtaignes et de la rivière, où elles se lavent, pêchent, recueillent de l’eau, se baignent et se retrouvent entre elles dans un espace d’intimité. Avec l’arrivée de l’entreprise, elles se sentent envahies par des étrangers dans leur propre espace et les châtaigneraies qu’elles fréquentent ont été utilisées pour ouvrir des routes pour l’étude sismique.

L’Organiza(Organisation des femmes Autochtones du nord de l’Amazonie bolivienne) est un groupe qui cherche à garantir les droits des femmes Autochtones et le respect de leurs territoires, et qui est composé de femmes qui représentent les Cavineño, les Tacana et d’autres peuples locaux. Elles ont organisé des formations pour approfondir leurs connaissances sur l’activité sismique et ses impacts environnementaux et sociaux, car ni le gouvernement ni l’entreprise ne les ont correctement informés. De même, son principal objectif est de réunir les représentantes des femmes Autochtones de toutes les communautés et de renforcer leurs compétences pour participer aux décisions qui affectent leurs vies et leurs territoires.

“Les femmes d’OMINAB veulent prendre soin de nous, en tant que femmes, communautés et peuples amazoniens, nous ne voulons plus d’exploitations sur notre territoire qui causent des dommages à notre eau, à notre terre et à nous, les femmes. Nous voulons vivre tranquillement, nous voulons vivre bien », a déclaré un membre d’OMINAB.

La mobilisation et les revendications des peuples Autochtones et ruraux de Bolivie ont conduit l’État à adopter des avancées significatives en leur faveur sur le papier, comme le fait de leur donner la désignation de « Tierras Comunitarias de Origen »(terres communautaires d’origine)  pour les terres Autochtones autonomes et de propriété communautaire. Bien que la Constitution bolivienne de 2009 garantisse aux populations Autochtones les droits sur les ressources naturelles présentes sur leurs terres, dans la pratique, le gouvernement a donné la priorité à l’ouverture commerciale du pays et à l’augmentation des concessions pour l’exploitation des hydrocarbures, même dans les territoires Autochtones et les zones protégées.

Les Tierras Comunitarias de Origen des basses terres du pays contiennent 55 % des forêts et des jungles de Bolivie, où les peuples Autochtones jouent un rôle essentiel dans la conservation de l’eau, des forêts et de la vie. Cependant, les territoires Autochtones d’Amazonie continuent de faire face à de nombreuses pressions économiques et menaces sur leur territoire, la raison pour laquelle ils doivent s’organiser pour défendre leurs terres et leurs modes de vie, alors qu’ils luttent pour satisfaire leurs besoins quotidiens, faisant face à de multiples obstacles pour vivre une vie paisible et digne.

 

OMINAB est soutenu par le Fondo Accion Urgente, qui fait partie du réseau GAGGA.

Illustration par @Naandeyeah.


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